La musique contemporaine teinte New York d'accents français

by Renaud Machart
Le Monde, 15 March 2003

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Jusqu'au 27 mars, le festival "Sounds French" fait jouer vingt compositeurs français actuels par des formations new-yorkaises, peu habituées à ces techniques et à ces esthétiques originales.

La situation est ironique : la France, célèbre pour ses grèves répétées, notamment dans le domaine culturel, présente à New York, du 1er au 27 mars, Sounds French ("Ça sonne français"), un festival florissant de musique française, quand dix-huit des dix-neuf théâtres de comédie musicale de Broadway ont fermé pendant quatre jours pour cause de grève (Le Monde du 11 mars).

Le logo de l'affiche de Sounds French, signé Philippe Apeloig, graphiste français enseignant à New York, donne le ton : moderne, un peu agressif, entre insulte du capitaine Haddock et esthétique branchée. La programmation a été confiée à Eric de Visscher (directeur artistique de l'Ircam, qui a annoncé son départ de l'institution parisienne) et coordonnée par Emmanuel Morlet (chargé de mission pour la musique aux services culturels de l'ambassade de France), avec le soutien de l'Association française d'action artistique.

Le festival, préparé de longue date avec les partenaires new-yorkais, se trouve par hasard programmé pendant l'une des périodes les plus tendues des relations franco-américaines. La France est non seulement prise à partie pour sa politique vis-à-vis de l'Irak, mais est l'objet de réprimandes habituelles quant à son attitude "arrogante" et sa propension à financer d'abondance ses projets culturels à l'étranger, alors que beaucoup des institutions musicales américaines ne fonctionnent qu'avec l'aide de l'argent privé, "levé" à renfort de vastes et longues campagnes. 

"Les services culturels ont en effet reçu quelques appels et lettres peu agréables, reconnaît Emmanuel Morlet, mais, en l'occurrence, les râleurs se trompent de cible puisque ce festival est financé majoritairement par des fonds américains. C'était une évidence que de travailler en vraie collaboration, comme nous le faisons toujours, avec les structures new-yorkaises. Il est plus important de susciter le désir que de le forcer."

Il y a deux ans et demi, les services culturels ont réuni autour d'une table les principales institutions new-yorkaises : salles de spectacle alternatives (Kitchen, Engine 27, Tonic), institutions grandes (Carnegie Hall, Lincoln Center) et moins grandes (Miller Theater), ensembles new-yorkais de musique contemporaine (ensemble Sospeso, Argento Chamber Ensemble), centres intellectuels (92nd Street Y) et même une église, connue à New York pour sa riche saison de musique sacrée (St. Ignatius Loyola).

"Nous nous sommes appuyés sur la présence de Pierre Boulez, compositeur en résidence à Carnegie Hall, et sur l'exécution de Répons, précise Eric de Visscher. Ce festival n'est pas pour autant celui d'épigones bouleziens. J'ai taché d'être le plus éclectique possible, de Luc Ferrari à Gérard Pesson, de Thierry Escaich à Philippe Manoury. Les ensembles new-yorkais de musique contemporaine sont très portés sur la musique européenne. Cette situation est également facilitée par le fait que le Français Tristan Murail est professeur de composition à Columbia, ce qui a fait beaucoup pour la connaissance de toute une partie de la musique française d'après 1970, l'esthétique spectrale en particulier."

A l'entrée de l'université, sur Broadway, le Miller Theater est devenu, sous la direction du bouillonnant George Steele, le lieu de création musicale le plus innovant de la ville et l'un des meilleurs aux Etats-Unis. "Les Français sont très volontaristes dans leurs rapports avec nous, ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, indique George Steele. Ils ont par exemple beaucoup insisté pour que le concert Gérard Grisey que nous avions prévu pour octobre soit donné en mars afin d'être intégré à cette programmation. Mais je ne pense pas que le label Sounds French ait, en ce qui nous concerne, fait venir un public différent. Notre public aime la bonne musique nouvelle, française ou autre. D'ailleurs, je n'ai pas reçu de subvention particulière. Je me réjouis en revanche que ce festival ait permis de décloisonner certains fonctionnements. Par exemple, je connais fort peu Tristan Murail, alors qu'il enseigne à côté d'ici."

Kirk Noreen est le codirecteur de l'ensemble Sospeso, l'un des rares groupes de musique contemporaine new-yorkais et nord-américains à se consacrer à la musique française actuelle. "Nous avons joué la musique de Marc-André Dalbavie dès 1998, et nous venons de découvrir avec plaisir celle de Bruno Mantovani. Nous la rejouerons, avec ou sans le soutien des services culturels français, car c'est de la très bonne musique. La musique européenne actuelle nous semble plus intéressante que ce qui se passe aux Etats-Unis, où un jeune compositeur écrivant dans un langage exigeant et ne répondant pas aux critères de "rentabilité" ne peut pas vivre de sa musique. Les systèmes de financement public font qu'il faut soit écrire dans une esthétique traditionaliste, soit trouver des financements propres."

Même son de cloche du côté de l'Argento Chamber Ensemble, que dirige le jeune chef et compositeur Michel Galante, ancien stagiaire à l'Ircam et actuel élève doctorant de Tristan Murail à Columbia. Il a fait le choix de venir travailler avec lui plutôt que de continuer de suivre les cours de compositeurs plus traditionalistes comme Christopher Rouse ou John Corigliano : "Mon groupe est le plus récemment arrivé sur la scène new-yorkaise, et il nous faut nous débrouiller sans le moindre sou, car il est difficile aujourd'hui, en Amérique, d'imposer ces esthétiques peu connues. Pour beaucoup d'Américains, la musique contemporaine française se réduit à Boulez et Dutilleux. Les musiciens sont jeunes, très bons, mais ils ont dû se familiariser avec les techniques de jeu réclamées par les musiques de Gérard Pesson ou Gérard Grisey."

Tristan Murail, qui a émigré aux Etats-Unis il y a trois ans, le reconnaît : "Le niveau des départements de composition dans les universités est en général assez faible et encore pris dans des carcans esthétiques d'un autre temps. Les musiciens sont souvent de très haut niveau, mais ils ont peu de contacts avec les techniques de jeu familières aux Européens. Ce qui est formidable, c'est la curiosité des élèves, même si certains viennent me voir alors qu'ils veulent surtout apprendre à orchestrer pour Broadway!"

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